Nos racines

  • Évagre le Pontique

    Ordonné diacre par son maître Grégoire de Nazianze qu’il suivit à Constantinople, devenu finalement ermite au désert de Nitrie en Égypte, puis des Kellia où il finira sa vie, père du désert philosophe et théologien, Évagre (345-399), héritier du grand Macaire d’Égypte, est une figure incontournable de la spiritualité monastique ancienne. Le premier à systématiser une expérience vécue avant lui par les solitaires égyptiens, il nous offre un enseignement mystique et ascétique de première force, présentant de manière systématique les différents aspects de la « praxis » et de la « théoria », de la lutte contre les pensées passionnées à la vision de la lumière divine par l’intellect purifié par la charité. Cet enseignement enraciné dans l’expérience personnelle d’Évagre a influencé aussi bien l’Occident que l’Orient, en particulier par le biais des Conférences de saint Jean Cassien.

     

    L’hèsychia

    Évagre donne son enseignement à des moines : il insiste particulièrement auprès d’eux sur la notion d’hèsychia, mot grec que l’on pourrait traduire par « tranquillité », « repos intérieur ». L’hèsychia suppose d’abord un style de vie retiré, où l’on recherche avant tout la solitude, le silence et la sobriété, pour mieux s’adonner à la contemplation des réalités divines, libre de tout souci extérieur. La garde de la cellule va revêtir pour cela une importance capitale.

    Mais les conditions extérieures ne sont qu’un commencement. Une fois en cellule, s’il veut progresser, le moine doit s’appliquer à la componction (humble reconnaissance de ses fautes, de son état de pécheur), à la prière, à la garde des pensées.

    Bien qu’Évagre recommande le travail des mains, pour éviter l’oisiveté et subvenir aux besoins matériels, la première activité du moine reste pour lui la prière continuelle. Cette prière est plus que la simple psalmodie à pratiquer à intervalles réguliers dans la journée ; elle est une attention du cœur à la présence divine. Elle se nourrit de la lecture méditée des Écritures, qui aideront à chasser les tentations (« les pensées »).

    La praxis

    La praxis, ou « pratique », est la partie active de la vie spirituelle : il s’agit de purifier la partie passionnée de l’âme (l’irascible et le concupiscible), non pour détruire les passions, mais pour les réorienter vers le bien, en sorte de parvenir à la charité parfaite. En effet on ne s’établit pas d’un seul coup dans l’hèsychia : même dans la plus profonde solitude, restent en nous les traces des contacts antérieurs avec les personnes ou les objets ; le démon va nous faire la guerre à partir de toutes ces pensées qui s’agitent en nous.

    Évagre distingue huit pensées « génériques », parce qu’elles vont générer toutes les autres : la gourmandise, la fornication, l’avarice, la tristesse, la colère, l’acédie (découragement morbide), la vaine gloire, l’orgueil. À l’exception des deux dernières, ces pensées s’engendrent les unes les autres, à partir de souvenirs, de rencontres, de divagations imaginaires…

    C’est quand elle s’attarde en nous qu’une mauvaise pensée déclenche une passion ; il faut donc la chasser au plus vite. Pour cela il faut utiliser l’arme de la Parole de Dieu, qui permet d’opposer une pensée contraire à la pensée qui nous tente. Le moine doit aussi être capable d’analyser ses pensées, pour se rendre compte avec sûreté quelle est leur origine, comment elles se sont insinuées dans l’âme et par quel moyen il convient de les combattre à l’avenir. Les notations d’Évagre à ce sujet sont d’une grande finesse, et restent toujours d’actualité. Mais c’est surtout par la prière qu’on vainc la tentation : Évagre rappelle que « si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain » (Ps 126).

    L’apathéia

    Le mot apathéia, qu’on peut traduire par « impassibilité », signifie l’absence de passions. Non pas au sens où l’on ne ressentirait plus rien, mais où les passions sont enfin reconverties à leur vrai usage, qui est de nous tourner vers Dieu de toute notre ardeur. L’âme a retrouvé la santé, et ses trois parties agissent conformément à sa vraie nature : la partie concupiscible devient un élan vers la vertu ; la partie irascible lutte pour la vertu, la partie rationnelle perçoit les « raisons des êtres », autrement dit chaque créature se révèle à elle comme porteuse de la lumière divine.

    L’âme, redevenue raisonnable, demeure dans le calme intérieur ; elle est devenue difficile à mouvoir vers le mal, et s’orne de nombreuses vertus : charité, chasteté, prudence, intelligence et sagesse, persévérance et sagesse, justice enfin qui réalise l’harmonie entre les parties de l’âme.

    La charité, dit Évagre, est la fille de l’impassibilité ; elle fait se comporter à l’égard de toute image de Dieu (c’est-à-dire de tout homme) comme à l’égard du divin Modèle.

    L’impassibilité a des degrés : elle est imparfaite lorsque les démons tentateurs se sont retirés, mais sont susceptibles de revenir ; les passions de la partie corporelle sont apaisées, mais pas celles de la partie irascible. L’homme doit alors de comporter prudemment, comme un convalescent plutôt que comme un homme tout à fait guéri. L’impassibilité est parfaite lorsque l’âme a parfaitement vaincu les démons, et s’est établie dans la vertu ; elle demeure imperturbable au souvenir des objets qui auparavant la tentaient ; cet état, celui des parfaits, est rare, et reste plutôt un idéal vers lequel on tend.

    La vie gnostique

    La gnose, ou « science », n’est pas liée chez Évagre au courant dit « gnostique », qui présupposait une révélation supplémentaire réservée aux seuls initiés. Notre auteur se situe dans la tradition de saint Paul, qui insiste par exemple dans la lettre aux Philippiens sur « ce qu’a de supérieur la connaissance du Christ », et par la suite de Clément d’Alexandrie et d’Origène, qui parlent du chrétien arrivé à la perfection spirituelle comme d’un gnostique, un homme qui a atteint la vraie connaissance de Dieu et des êtres.

    Pour Évagre, authentiquement biblique en cela, la connaissance dont il s’agit ici est atteinte par la charité, elle-même, on l’a vu, plein épanouissement de l’impassibilité. La praxis dont il a été question plus haut n’est pas en effet une fin en soi ; le christianisme n’a pas pour but de redresser la vie morale ; elle est un moyen pour atteindre la vraie connaissance de Dieu, celle qui consiste dans l’union avec lui.

    « Il dépend de nous de réaliser la vertu avec la puissance de Dieu, mais avoir été jugé digne de la science spirituelle, cela ne dépend pas de nous. » Dieu y mène habituellement dès qu’on a atteint la première impassibilité ; il faut alors continuer à s’exercer dans la pratique, pour s’y affermir jusqu’à être pleinement délivré des passions ; vertus et science forment en effet un couple inséparable.

    La science elle-même connaît plusieurs degrés :

    La contemplation naturelle seconde a pour matière les objets perceptibles aux sens (où l’on contemple la raison des êtres, comme nous l’avons vu plus haut). Peu à peu, l’homme ne considère plus les objets sensibles uniquement comme des occupations pour son intellect, mais comme des moyens placés en lui de parvenir à la contemplation spirituelle. Le gnostique s’ouvre alors à un monde nouveau qui l’émerveille, loin des réalités sensibles.

    La contemplation naturelle première donne la science des natures raisonnables et immatérielles (hommes et anges), où elle découvre la Sagesse de Dieu à l’œuvre. L’homme s’élève alors de la praxis à la contemplation (théoria).

    La contemplation des êtres créés mène à celle de Dieu : « L’âme qui, avec l’aide de Dieu, a mené à bien la pratique et qui s’est libérée de son corps arrive dans cette région de la science où l’aile de l’impassibilité la fait reposer ; de là elle recevra alors aussi les ailes de la sainte Colombe, elle prendra son essor à travers la contemplation de tous les siècles et reposera dans la science de la Trinité adorable. » Cette vision de la Trinité est le fait d’un intellect nu, allant « immatériel à l’immatériel ».

    Mais attention, le gnostique doit se garder particulièrement de la tentation de vaine gloire, qui consisterait à vouloir la science pour briller devant les autres ; cela pourrait l’entraîner jusqu’à l’hérésie et à un orgueil irrémissible, à l’image de celui du démon. Il doit toujours rester humble, conscient des limites de la science, surtout lorsqu’on aborde les questions théologiques.

    La prière selon Évagre

    « La prière est le prélude de la science immatérielle t uniforme », de la science de Dieu. Il s’agit de la prière pure, sans distraction, ce qu’Évagre appelle « prier en moine ». La prière est l’activité par excellence de l’intellect. Pour parvenir à l’état de prière, il faut que l’âme ait été purifiée par la plénitude des vertus, en s’étant exercée à se garder soigneusement de toutes les pensées passionnées.

    Mais l’impassibilité n’est pas en elle-même la voie d’accès à la prière pure. Pour y parvenir il faut franchir les différents degrés de la contemplation que nous avons énumérés. Car Dieu n’est pas objet de représentation sensible ou de contemplation naturelle, il faut donc être allé plus loin que toutes ces réalités. Il faut parvenir, dit Évagre, à « un état sans forme ».

    Le « lieu de Dieu » est l’âme raisonnable, et sa demeure l’intellect illuminé. Dans les moments de prière pure, l’intellect voit son propre état et sa propre lumière, qui lui vient de Dieu : « On y voit en soi-même une paix au-dessus de toute intelligence, et qui garde nos cœurs, car dans le cœur pur est empreint un autre ciel, dont la vision est lumière et le lieu spirituel. » L’intellect se voit lui-même parce qu’il est devenu lumineux, mais cette lumière qui lui permet de se voir ainsi est la lumière divine qui le revêt, et qui modèle en lui ce lieu de Dieu.

    Cette connaissance de Dieu « sans figure » donne à l’âme de faire l’expérience d’une plénitude insurpassée. Cependant le contemplatif ne voit pas Dieu dans son essence, mais seulement le lieu de Dieu, seule vision qui lui soit accessible tant qu’il est uni à un corps.

    Mais la prière pure n’est pas, même chez le gnostique, un état durable ou définitivement acquis : l’activité de l’intellect ne cesse de s’exercer aux différents niveaux de la science, passant de l’un à l’autre, avant de cesser un bref moment dans la contemplation parfaite.

    Le maître spirituel

    Le gnostique, une fois affermi dans la contemplation, est appelé à mettre en œuvre la charité acquise, en distribuant à chacun la science spirituelle selon son état. Il a donc le devoir de devenir enseignant.

    Son rôle est de donner une interprétation de l’Écriture qui permettre la croissance dans la vie intérieure ; autrement dit, d’après la tradition origénienne à laquelle Évagre se réfère constamment, une interprétation allégorique. Ce sens allégorique n’est accessible qu’à ceux qui ont déjà atteint un certain degré de purification, en sorte qu’ils abordent le sens sacré dans le mouvement de la théoria.

    Le gnostique, même si au départ il était ermite, ne doit pas se montrer sombre et distant, mais accueillant à tous, s’intéresser au genre de vie de ceux qui viennent à lui, afin de pouvoir dire à chacun ce qui lui est utile, selon ce qu’il est capable d’entendre.

    Il convient d’enseigner à tous la praxis, qui est la base nécessaire, et de réfuter patiemment l’erreur d’une pseudo-science, des doctrines mensongères. Le gnostique met alors au service de tous l’expérience acquise dans sa propre vie spirituelle, déduisant comme l’a fait Évagre lui-même dans ses écrits l’enseignement des faits concrets observés et médités dans la prière ; on est donc loin d’un enseignement abstrait et purement intellectuel.

    Cette description du rôle du gnostique correspond d’ailleurs trait pour trait à ce que nous savons de la propre vie d’Évagre. Au désert, des disciples se sont rapidement groupés autour de lui, et c’est pour eux qu’il a écrit un certain nombre de traités spirituels, dont on n’exagérera jamais assez la portée, non seulement sur sa génération mais sur toute la suite de la tradition monastique, tant orientale qu’occidentale.

    Œuvre et postérité spirituelle d’Évagre

    Il est difficile encore aujourd’hui de faire une liste précise des œuvres d’Évagre. En effet, dans la foulée des condamnations qui ont atteint Origène aux Ve et VIe siècles, beaucoup des textes du moine philosophe ont continué à circuler sous d’autres noms moins suspects, ce qui a brouillé durablement les pistes de la recherche. Les textes d’Évagre traduits en diverses langues ne se recoupent pas toujours, les copistes ayant tenté d’« arranger » ou d’effacer ce qui pouvait donner prise au soupçon d’hérésie.

    Mais la doctrine, elle, s’est bien transmise, et on n’exagérera jamais le rôle qu’elle a joué dans la littérature spirituelle postérieure : elle a influencé entre autres les Apophtegmes, l’Histoire lausiaque de Pallade, l’Histoire des moines d’Égypte de Rufin d’Aquilée, saint Jean Climaque, saint Isaac le Syrien, Philoxène de Mabboug, Joseph Hazzaya, Jean de Dalyatha, et toute la tradition hésychaste byzantine, telle que recueillie dans la Philocalie. En Occident, ce sont les Conférences de saint Jean Cassien qui ont joué ce rôle ; il reprend en les latinisant les concepts évagriens, et les met à la portée d’un vaste public de lecteurs, son œuvre étant une des plus lues de tout l’Occident monastique.

    Parmi les œuvre les plus importantes d’Évagre, citons :

    Le Moine, ou Traité pratique

    Le Gnostique, complété par les Chapitres gnostiques

    L’Antirrhétique, ou « répliques »(réfutation des pensées par des paroles de l’Ecriture)

    Les Bases de la vie monastique, ou Esquisse, petit traité enseignant au moine débutant comment vivre dans l’hèsychia

    Sur les pensées, traité complet sur la lutte contre les pensée, véritable somme ascétique

    Chapitres sur la prière, édités et magistralement commentés par le P. Irénée Hausherr.