Saint Jean Cassien

Moine de la fin du IVe siècle, grand théoricien de la vie monastique, saint Jean Cassien a été le pont entre la tradition des déserts d’Égypte et l’Occident. Ses écrits principaux, les Institutions cénobitiques et les Conférences, traitent avec profondeur, et en recueillant le meilleur de ses devanciers, de tous les thèmes qui intéressent la vie monastique, des coutumes à enseigner aux débutants aux sommets de la vie mystique. Lus par tous les siècles qui l’ont suivi, inspirateur en particulier des grands réformateurs du Carmel, il est toujours d’actualité.

 

On ignore les origines exactes de Jean Cassien, né vers 325. Après de solides études classiques, il entre dans un monastère de Bethléem, dont il ne tardera pas à sortir avec son ami et frère dans la vie monastique, Germain, pour se rendre auprès des moines d’Égypte, en quête d’une plus grande perfection religieuse. Ils y séjourneront environ deux ans. Le résultat de cette enquête en plusieurs lieux d’Égypte, auprès de cénobites et d’ermites, fut les Conférences, explorant à fond la spiritualité monastique sur un certain nombre de thèmes, et un livre plus court intitulé les Institutions cénobitiques, où sont croqués sur le vif les traits essentiels de la vie monastique de son temps, et l’essentiel de ce qu’Evagre appelait « la vie pratique »

Une crise dans les milieux monastiques va infléchir de manière imprévue le cours de son existence. Un groupe de moines plus intellectuels, groupés autour d’Évagre, héritier d’Origène, se trouva marginalisé par rapport à la majorité des frères, et en butte à l’hostilité du patriarche d’Alexandrie Théophile ; une persécution s’ensuivit, qui poussa ce groupe des « Longs Frères » à chercher refuge à Constantinople, où saint Jean Chrysostome était archevêque. C’est lui qui ordonna diacre Cassien ; ce dernier voua au grand évêque une affection et une admiration qui ne se démentit jamais. Cassien fut ensuite envoyé en légation avec son cher Germain auprès du pape, pour défendre saint Jean Chrysostome contre les attaques dont il était l’objet. Cassien y noua une solide amitié avec le futur pape et docteur de l’Église saint Léon le Grand. Ordonné prêtre à Rome, il se rendit à Marseille après 415, et y fonda deux monastères, l’un de moines, l’autre de vierges.

Par son œuvre de fondateur comme par sa doctrine spirituelle, il fut l’un des principaux personnages de l’Église latine de son temps, sur laquelle régnait la figure de saint Augustin — s’opposant d’ailleurs à ce dernier sur certains points de doctrine. Il mourut sans doute en 435.

On retient principalement de Cassien les deux ouvrages cités plus haut, qui ont été lus et presque sus par cœur par des générations de moines : les Institutions cénobitiques, et les Conférences. Les deux recueils ont dû être composés vers 426, puis les années suivantes pour les deux dernières séries de conférences.

Cassien n’a jamais prétendu faire œuvre de novateur, et même si la forme même de son œuvre le rend éminemment original, il a puisé largement à la tradition du désert déjà existante avant lui, notamment, mais non exclusivement à celle d’Évagre, en particulier en ce qui concerne la doctrine des huit vices capitaux, et la conception qu’il se faire de la science spirituelle et de la contemplation. On cite aussi parmi ses sources : Macaire d’Égypte, Basile, Jérôme. Ce qui lui importait était de faire sentir la force et l’importance de la tradition monastique, dont il se voulait le héraut pour le monde latin.

Les Institutions cénobitiques

À la prière de Castor, évêque d’Apt en Provence, Cassien « retrace les coutumes qu’il a vu observer dans les monastères d’Égypte et de Palestine ».

L’ouvrage se compose de deux parties. La première expose effectivement l’ensemble de ces coutumes et leur raison d’être dans la vie cénobitique : offices liturgiques, habit monastique, obéissance, etc., tels qu’il a pu en être témoin dans les monastères de Basse-Égypte ; la seconde traite longuement des « remèdes aux huit vices capitaux » : gourmandise, luxure, avarice, colère, tristesse, acédie, vaine gloire et orgueil.

 

Les Conférences

Toujours à la demande de Castor, mais poursuivi après sa mort, le plus long ouvrage de Cassien recueille des séries de « conférences », ou entretiens avec différents moines, chacun sur un thème particulier. Le nombre de ces moines n’est pas fortuit : 24, comme les 24 vieillards de l’Apocalypse ; c’était une manière symbolique de présenter un enseignement qui se voulait exhaustif, parfaitement représentatif de la spiritualité du désert.

Les Conférences sont comme le prolongement spirituel des Institutions ; elles traitent de sujets allant de la prière au discernement, en passant par la lutte pour telle ou telle vertu, l’importance du jeûne ou de l’Écriture Sainte, la conduite de la Providence, l’amitié entre frères ; avec une attention toute particulière accordée à la pureté du cœur, but vers lequel doivent tendre tous les efforts du moine, et chemin sûr vers les sommets de la vie contemplative. Elles décrivent plus directement un idéal anachorétique, mais n’oublient pas de faire sa part au cénobitisme, qui était l’objet plus spécial des Institutions. Si l’on ne doit lire qu’une seule de ces conférences (dont la plupart gardent toute leur actualité), on choisira la 9e, sur la prière, devenu un classique de la littérature spirituelle, avec en particulier la description de la « prière de feu ».

La doctrine de Cassien

L’ascèse

On doit commencer par se dépouiller extérieurement de tout : d’où le séjour au désert, loin du confort et des relations anciennes. Le cadre dépouillé du désert, la stricte délimitation imposée par la garde de la cellule, vont aider à se détourner des réalités terrestres pour vaquer à Dieu. Mais Cassien insiste aussi sur la nécessité d’un dépouillement intérieur, d’un détachement qui laisse l’âme vraiment libre par rapport à ce qu’elle a quitté.

Il serait peu utile d’accomplir avec foi et dévotion le premier renoncement, si nous n’accomplissions le second avec la même vigilance et la même ardeur; et quand nous y serons parvenus, nous pourrons arriver au troisième, et ne nous occuper que du ciel, en sortant de la maison de notre premier père, qui, dès notre naissance, nous a donné les habitudes du vieil homme, et nous a rendu ainsi enfants de colère. C’est ce père que le prophète reproche à Jérusalem, qui avait méprisé Dieu son véritable Père. « Ton père est Amorrhéen, et ta mère Céthéenne » (Ez 16, 3). Il est dit dans l’Évangile : « Vous êtes les enfants du démon, et vous voulez accomplir les désirs de votre Père. » (Jn 6, 44.) Lorsque nous quittons les choses visibles pour les invisibles, nous pouvons dire avec l’Apôtre : « Nous savons que si la demeure terrestre de notre corps se détruit, nous recevons de Dieu une demeure qui n’est pas faite de la main des hommes, et qui sera éternelle dans les cieux » (II Co 5, 1) ;et encore ce que nous avons déjà cité : « Nous sommes citoyens du ciel, et nous attendons Jésus-Christ notre Sauveur, qui a réformé notre corps misérable, pour le rendre semblable à son corps glorieux.» (Ph 3, 20.) Nous dirons avec David : « Je suis étranger et voyageur sur la terre, comme l’étaient mes pères. » (Ps 38, 13.) Nous deviendrons semblables à ceux dont Notre Seigneur disait à son Père, dans l’Évangile : « Ils ne sont pas de ce monde, comme je ne suis pas moi-même du monde.» (Jn 17, 16.) Il disait aussi aux Apôtres : « Si vous étiez de ce monde, le monde aimerait ce qui lui appartiendrait; mais vous n’êtes pas de ce monde, et c’est pour cela que le monde vous déteste. » (Jn 15, 13.) « Nous arriverons à la perfection du troisième renoncement, lorsque notre âme, délivrée de la corruption de la chair qui l’appesantit, et purifiée par ses efforts de toutes les affections terrestres, se sera élevée aux choses invisibles par la méditation continuelle des saintes Écritures et des choses divines; de telle sorte que, tout absorbée en Dieu, elle ne sente plus la faiblesse de la chair et le poids de son corps, et que dans son ravissement, elle n’aie plus d’oreilles pour entendre et d’yeux pour voir les hommes qui passent, mais qu’elle n’aperçoive même pas la forme des grands arbres et la masse des montagnes. Personne ne peut comprendre la vérité et la puissance de ce renoncement, s’il n’en fait lui-même l’expérience. Il faut que Dieu détourne tellement les yeux de notre cœur des choses présentes, qu’on les regarde, non pas comme devant passer, mais comme n’existant déjà plus, et s’étant évanouies comme une vaine fumée. On marche avec Dieu, et à l’exemple d’Énoch on est séparé de la vie ordinaire des hommes, on a disparu de la vanité de ce monde. » (Conférence 3.)

Pour cela il va falloir lutter pied à pied avec les vices, pour laisser le champ libre aux vertus opposées. Mais nos efforts ne servent finalement qu’à nous persuader d’une chose : nous ne pouvons rien sans la grâce, qui nous perfectionne elle-même. Cassien s’intéresse d’ailleurs beaucoup moins aux vices, même s’il détaille les modalités du combat spirituel, qu’aux vertus : « Nous devons nous exciter à une louable componction, plutôt par l’appétit de la vertu et le désir du royaume des cieux que par le souvenir funeste des vices » (Conférence 20). «  Désertant tout pensée mauvaise et, plus encore, toute pensée terrestre, il faut élever toujours l’attention de notre âme aux choses célestes ». (Conférences 9). Lorsque l’âme est parvenue à la maturité de ce processus de conversion, la charité règne en elle : c’est, comme chez Évagre, le signe de son entrée dans la vie contemplative proprement dite.

À la charité s’identifie ce que Cassien traduit par « tranquillité de l’esprit » ou par « pureté du cœur », et qui n’est rien d’autre que l’apatheia évagrienne, l’absence de passions, ou plutôt la rectification complète des passions, réordonnées en vue de Dieu.

La fin de notre profession est le règne de Dieu; le royaume céleste; notre but, notre route pour y arriver, est la pureté du cœur, sans laquelle nous n’y parviendrons jamais. C’est vers ce point qu’il faut nous diriger en droite ligne; si nous en détournons un instant notre pensée, nous devons l’y ramener sur-le-champ, car ce doit être là le terme de tous nos efforts et la règle qui nous fera reconnaître la moindre erreur. […] C’est vers ce but que doivent tendre toutes nos actions et tous nos désirs; c’est pour cela que nous devons supporter la solitude, les jeûnes, les veilles, les travaux, les privations et les longues études, et que nous devons nous exercer à toutes les vertus. Les vertus sont des moyens de préserver notre cœur de toutes les passions, de le conserver pur et d’arriver par degrés au comble de la perfection.

Conférence 1

La vie mystique

« Tout l’édifice des vertus n’a qu’un but, qui est d’atteindre à la perfection de la prière » (Conférence 9). La contemplation naît de la charité, et elle en est la manifestation la plus complète. Elle est déjà anticipation du ciel, et elle est l’unique but du moine, et la raison d’être de l’ascèse à laquelle il s’adonne.

La prière devient finalement continuelle, l’esprit du moine étant désormais tourné vers Dieu de manière habituelle, sans que nul mouvement désordonné des passions ne vienne l’en arracher. Il s’agit d’une vie filiale, aimante, qui dilate le cœur ; nulle crainte servile, nulle notion de récompense, ne demeurent plus au terme de l’itinéraire du moine fervent.

La lumière divine, puisée en particulier dans la fréquentation assidue des Écritures, transforme et déifie l’âme. Le moine doit en être affamé, la rechercher avec persévérance, en toute pureté de cœur :

[Le Seigneur] nous enseignant, par cette retraite, à nous séparer, comme lui, de l’embarras des affaires et du bruit de la foule, si nous voulons nous entretenir avec Dieu de toute notre âme et de tout notre cœur. Nous jouirons ainsi dès cette vie, à un certain degré, de cette béatitude promise aux saints dans le ciel; car Dieu nous sera tout en toutes choses. (I Co 15, 28.) Alors s’accomplira parfaitement en nous cette prière, que le Sauveur adressait à son Père pour ses disciples : « Que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux, et qu’ils soient en nous. Qu’ils soient tous unis; comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous, qu’ils soient eux-mêmes en nous. » (Jn 17, 21.) Cette prière de Notre-Seigneur ne peut manquer de s’accomplir, quand nous l’aimerons comme il nous aime. Et cela se fera lorsque tout ce que nous aimerons, tout ce que nous désirerons, tout ce que nous étudierons, rechercherons, penserons, verrons, dirons, espérerons, sera Dieu et Dieu seul, et que cette unité du Père avec le Fils, et du Fils avec le Père, pénétrera tellement notre esprit et notre cœur, que la charité, qui nous unit à lui, sera continuelle et inaltérable comme celle qu’il a pour nous. En demeurant ainsi unis à lui, Dieu sera notre espérance, notre pensée, notre parole; nous arriverons à cet état que Notre-Seigneur nous souhaitait dans sa prière : « Qu’ils soient tous un, comme nous le sommes nous-mêmes. Que je sois en eux, comme vous êtes en moi, et qu’ils soient ainsi consommés dans l’unité. » (Jn 17, 21.) C’est là le but que doit se proposer un religieux; c’est vers cette image de la béatitude éternelle qu’il doit tendre, afin de mériter, de goûter dans le vase fragile de son corps, les prémices, les arrhes de ce bonheur, de cette gloire qui l’attendent au ciel. Oui, la véritable perfection pour l’âme est de se dépouiller de tout ce qui est charnel, pour s’élever de plus en plus vers les choses célestes, jusqu’à ce que toute sa vie, tous les mouvements de son cœur deviennent une continuelle prière.

Conférence 10

 

Cette lumière qui donne la connaissance de Dieu, est aussi source d’une union d’amour, où la créature s’assimile à la bonté de son créateur.

Dans son épanouissement ultime, la prière devient « prière de feu », au-delà des mots et des limites humaines.

La quatrième sorte de prière, enfin, convient à ceux qui ont arraché de leur cœur tout ce qui peut blesser la conscience, et qui contemplent, dans la paix et la pureté de leur âme, les miséricordes et les grâces que Dieu leur a faites, qu’il leur accorde ou qu’il leur prépare, s’abandonnant à ces élans d’amour, à cette prière de feu, que l’homme ne saurait ni exprimer ni comprendre.

Conférence 9

 

La perfection monastique

Cassien insiste dans son œuvre sur la nécessité de guides spirituels, d’une solide formation avant d’embrasser la solitude, et de préférer la tradition des anciens à toute innovation personnelle : la vie monastique ne s’invente pas, elle se reçoit de ceux qui l’ont pratiquée avant nous.

« Le meilleur moyen d’acquérir la science d’une véritable discrétion est de suivre les exemples des anciens, de ne rien innover, de ne rien décider d’après notre propre jugement, mais de nous diriger en toute chose d’après leurs traditions et leur sainte vie. Celui qui suivra cette règle arrivera non-seulement à une discrétion parfaite, mais encore sera préservé de toutes les attaques de l’ennemi. Car il n’y a pas de faute qui serve tant au démon à perdre un religieux, que de négliger le conseil des supérieurs pour suivre son jugement et sa propre doctrine. Si tous les arts et toutes les professions inventés par le génie de l’homme, pour les seules jouissances de cette vie passagère, ne peuvent s’apprendre, quoiqu’ils soient palpables et visibles, que par l’intermédiaire d’un maître, combien ne seraient-ils pas insensés de croire qu’on peut se passer d’un directeur dans un état où tout est invisible et caché, où la plus grande pureté de cœur est nécessaire pour se conduire, et où une erreur cause , non pas un dommage temporel facile à réparer, mais la perte de l’âme et la mort éternelle. » (Conférence 2.)

On ne doit pas s’engager à la légère ; on doit par contre tenir bon dans les épreuves, et résister à la tentation de vivre à sa propre fantaisie.

À chacun de discerner s’il est fait pour la vie cénobitique, qui offre les avantages de l’humilité et d’une parfaite pauvreté, ou pour la vie anachorétique, plus propice à une prière continuelle. De toute façon, rares sont ceux qui parviennent à la perfection de leur vocation, à l’expérience mystique de la contemplation ; mais Cassien ne cesse d’assurer qu’elle est possible, et que le moine doit y tendre de toutes ses forces.

 

Une doctrine à l’influence persistante

L’influence de Cassien en Occident fut de tous les temps. De son vivant même, il devint l’auteur de référence des moines de Lérins. Saint Benoît assimila à fond sa doctrine, qui transparaît dans sa règle monastique. Après lui, bien des fondateurs firent de même : Isidore de Séville, Fructueux de Braga, Romain du Jura, etc. Puis, quelques siècles plus tard, saint Pierre Damien, les moines de l’abbaye de Saint-Victor, saint Thomas d’Aquin, saint Ignace et ses successeurs, sainte Thérèse de Jésus, saint Jean de la Croix, saint Jean d’Avila, saint François de Sales, le milieu de Port-Royal, Fénelon… Au fond, qui n’a pas lu Cassien ?

En Orient, il était lu dans le milieu de saint Jean Climaque. Des extraits des œuvres de « Cassien le Romain » se retrouvent dans la Philocalie, florilège mystique de la tradition orthodoxe.

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